Le sang du ciel ¤ Piotr Rawic

« Mes enfants, vous partez, et, ma foi, vous faites bien. Nous tous qui restons ici, nous allons crever dans les semaines à venir. Je ne dis pas que cela ne soit pas dommage. Enfin, dompteur de ma propre chute et la vôtre, j’aurai peut-être encore l’occasion de la sculpter, cette chute, de l’apprivoiser comme une chèvre. […] De vous qui partez, quelques-uns vont survivre peut-être. Je n’en suis nullement sûr. Mais si cela vous arrive, souvenez-vous de tout, souvenez-vous bien. Votre vie ne sera pas une vie. Étrangers, vous allez le devenir à tous et à vous-mêmes. La seule chose qui compte, qui va compter, c’est la vertu des témoins. Soyez témoins et que Dieu vous garde… »

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Unique roman publié de l’Ukrainien Piotr Rawicz (et écrit en français), Le sang du ciel m’a retourné la tête. C’est la phrase un peu bateau qu’on dit souvent en parlant d’un livre mais il faut croire que parfois c’est encore la plus juste : je n’ai jamais rien lu de tel.

Il faut quelques pages pour accepter de s’engouffrer dans ce roman-précipice et découper dans le papier les silhouettes de trois voix : il y a celui qui raconte, celui qui écrit et celui qui écoute. Un certain Boris, riche juif Ukrainien dont les faux papiers renomment Youri Goletz, traverse des paysages urbains et ruraux ravagés par la guerre et le Nazisme. Il y rencontre des humains en ruines, converse avec les morts et les poètes et se tait face aux vivants.

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Kiss of the Fur Queen (Le baiser de la Reine Blanche) ¤ Tomson Highway

Ah ! Je suis bien contente car pour une fois je vous parle d’un roman autochtone qui a été traduit en français et qui est surtout sorti en France cette année aux belles éditions Dépaysage. Il s’agit du roman de l’auteur cri Tomson Highway : Kiss of the Fur Queen (Le baiser de la Reine Blanche).

He could already taste the Cree on his tongue

Fils d’Abraham et Mariesis Okimasis, Champion et Ooneemeetoo grandissent dans le petit village cri d’Eemanapiteepitat, dans le nord du Manitoba. Chaque année à la rentrée scolaire, les enfants de plus de six ans quittent leur famille pour rejoindre la Birch Lake Indian Residential School : un pensionnat Catholique pour enfants autochtones dont la principale mission est l’acculturation afin de faire disparaître l’«Indien» en eux.

Leurs cheveux sont coupés, Champion est rebaptisé Jeremiah et Ooneemeetoo, Gabriel. L’anglais est déversé dans leur bouche, langue-macadam prête à couvrir le Cri de leurs histoires, de leurs chants, de l’amour des parents. La nuit, au dortoir des garçons, le Père Lafleur apparaît dans l’ombre et s’incline au-dessus des lits de Gabriel et Jeremiah.

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Apprendre à voir: le point de vue du vivant ¤ Estelle Zhong Mengual

9782330151645Que regarde-t-on lorsque nous nous trouvons dans la nature, face à un paysage ?

Notre posture est-elle seulement celle d’une contemplation d’un tableau inerte, d’un panorama sans histoires, d’une nature-décor immobile? Savons-nous bien voir ce qui se joue lorsque nous observons le monde des vivants non-humains ? Dans cet ouvrage, Estelle Zhong Mengual explore les écrits de femmes naturalistes et les œuvres d’artistes-peintres anglais.es et américain.es du XIXème siècle afin d’investiguer l’attention, les regards, les points de vue que nous portons au vivant. De la pastorale au sublime en passant par les « corps-perspectives » nous voilà à décrypter l’histoire d’un rapace dans un tableau de Albert Bierstadt ou bien à regarder une fougère dans les spores grâce aux femmes qui ont repoussé les codes de leur époque afin d’aller rencontrer, étudier, observer plantes ou champignons sur le terrain. Une fascinante histoire d’émancipation « opérée par les corps des plantes sur les corps des femmes naturalistes ».

« De quel œil avons-nous hérité quand il s’agit de voir le vivant ? Quel équipement mental entre en jeu quand nous regardons une forêt, un bleuet, un renard ? Quelles sont ses puissances et ses limites ? […] Comment enrichir cet équipement ? »

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À la ligne: feuillets d’usine ¤ Joseph Ponthus

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Travailler comme ouvrier dans des usines agroalimentaires ce n’est pas pour écrire, ce n’est pas pour témoigner, c’est pour vivre, pour gagner de quoi joindre les deux bouts, il n’y a pas vraiment le choix. À la ligne de production, de nuit ou de jour et parfois les deux: dépoter les chimères, nettoyer un atelier de découpe de porc, pousser des dizaines et des dizaines de carcasses sur les rails traîtres, égoutter du tofu, trier des crevettes.

Les gestes deviennent machine mais pas le corps, puisque le corps souffre, subit, encaisse. La chaîne, jamais, ne doit s’arrêter.


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Les otages: contre-histoire d’un butin colonial ¤ Taina Tervonen

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J’ai découvert les éditions Marchialy l’année dernière avec l’ouvrage de la journaliste indépendante et documentariste Taina Tervonen : Les Fossoyeuses dont je parle ici. Alors, quand ma libraire m’a conseillé son dernier, je n’ai pas hésité.

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